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Le tragique sublimé

Photo du rédacteur: skin
skin
29 oct. 2023
5 min de lecture
Dans le Grünt #52, NeS nous découle à chacun de ses couplets une grande dose d’assurance, de fierté et d’un sentiment de loyauté bien ancré envers lui-même et les siens. L’éloquence et les placements qu’il y ajoute lui font raison, il arbore une aisance au ressenti très naturel, même s’il le dément lui-même « c’est pas du talent c’est du taff ».

Dans son dernier couplet de ce Grünt, NeS offre une belle référence à Népal en reprenant la prod de son morceau Gava avec Népal/KLM lui-même à la prod. Sur cette instrumental plus que planante, le noname le plus och du comté nous sublime grâce à son utilisation des mots et ses tournures de phrases, l’universalité de la fin d’une relation. J’insiste sur son utilisation de l’art pas seulement consacré au rap qu’est l’écriture, car en vue du sujet traité, toutes ces facettes ont déjà été détaillées de mille et une façon par d’innombrables écrivains au sens le plus large qu’il soit. Cette fois-ci, j’y trouve une fraicheur, un texte plus personnel qui se confond avec un poème.


Dans les cinq premiers vers, construis en octosyllabe, on y trouve déjà tout ce que nous devons savoir sur ce périple qui a pris fin avec un parallélisme qui en détail la cause.

« C'matin j'ai un creux dans l'ventre Elle est partie avant qu'j'me lève Y avait qu'des larmes sur ses lèvres J'avais l'mensonge sur les miennes J'ai pas géré comme un bouffon »

Il se peint alors comme le coupable. Pour ne pas faire face à cette réalité, à défaut d’entièrement l’accepter, il se perd dans un imaginaire dans lequel il serait un personnage plutôt qu’une personne, sans succès, car la vérité de la situation le rattrape. Ce qui donne un net mélange entre acceptation et désillusion causé par la peine.

« J’ai perdu dans c'jeu, j'ai franchi la limite dangereuse J'sais pas comment faire, j'sais plus comment faire, merde C'est la même fin, dans les mêmes films, dans les mêmes vies »

Il se retrouve emprisonné dans la situation désolante qu’il s’est infligée. De quoi s’en vouloir fortement avec la lourde tâche de surmonter le mal qu’il s’est lui-même causé, en ne voyant plus que ça dans ses propres habitudes quotidiennes. C’est donc admettre de devoir vivre en étant affaibli par la flèche de son propre arc. La prochaine phrase est le thème principal que j’aborde ici et qui m’a inspiré pour commencer à en parler à travers ce texte-là : le rap cathartique.
« Pas d'fin alternative, envoies d'la zik pour remplacer les sédatifs J'aimerais qu'elle m'sert la taille, pour l'instant j'suis seul à mort Devant l'écran : du vide, j'ai l'seum à mort J'suis pas fier à balle »

Pas de remèdes pour ce genre de maux, la meilleure solution reste d’extérioriser à travers l’art. Libre à chacun d’éliminer ces toxines de la manière qui lui convient le mieux, mais la force des mots est la multiplicité de leur utilisation ce qui donne une infinité de possibilités de métaphores, comparaisons pour exprimer ses plus profonds sentiments. Dans le domaine cathartique, qu’on parle de tristesse, colère ou autre, les répétitions ont le bon sens d’accentuer la douleur exposée, la rendre marquante pour qu’elle soit saisie par tous. En y mêlant une structure dans un morceau, cette accentuation s’impose et se différencie hors refrain, car c’est son but au refrain d’être catchy et répétitif, alors qu’en plein couplet, on note qu’elle a été écrite intentionnellement par l’auteur pour peser à l’oreille. Je trouve ça très efficace pour ce genre de placement d’en faire un retour à d’autres endroits du texte pour remuer le couteau dans la plaie.
« C'matin j'ai un creux dans l'ventre, j'ai un creux dans l'ventre C'matin j'ai un creux dans l'ventre, J'ai tèj' mes regrets dans l'vent, mes regrets dans l'vent J'ai tèj' mes regrets dans l'vent »

On arrive à la phase où il n’y a plus de retour en arrière et l’antagoniste se prend cette réalité de plein fouet. Tout d’abord en se remémorant les derniers instants de cette relation avec une métaphore qui sublime le tragique. Ces mémoires qui ne semblent pas s’évader mais plutôt se loger dans sa tête jusqu’à bloquer l’effondrement cathartique. A quoi bon lutter lorsqu’il est trop tard.
« Une flèche dans une flèche, j'ai pleuré sur ses larmes Dans ma tête j'ai trop phasé, j'ai mis repeat en vitesse C'matin j'ai un creux dans l'ventre J'm'applique dans l'son mais j'arrive à rien Alors j'rapplique dans l'songe »

Je disais à quoi bon lutter lorsqu’il est trop tard, lorsque toute la relation se joue encore et encore dès que tu fermes les yeux, la finalité reste la même, peu importe sous quel prisme tu as regardé la relation cette fois-ci. Désormais, c’est comme si la protagoniste non-nommée régnait sur un périmètre large autour de là où elle vit, toute une zone est régie par son énergie et rien ne peut défaire ce lien ancré qui relie cet endroit à cette personne. C’est d’une association étroite qu’une ville résonne comme un prénom et la visualisation d’une unique personne. A présent, ce qui te ronge dans ta tête à une délimitation géographique, ce qui rappel les paroles de Drake sur Emotionless : « somebody else’s version of shit that makes another city seem more exciting than it is ». Ce qui ramène à la vie cette réalité isolée à l’intérieur de toi. Ce back to back à la vraie vie est simplement avoué par une répétition des plus sincères.
« J'suis un coupable énorme J'essaye de pas t'croiser, j'traîne plus dans Paris Nord C'matin j'ai un creux dans l'ventre J'ai plus rien dans l'crâne, j'ai pas l'mental Tout de toi m'manquera, tout de toi m'manquera »

Dans la dernière phase, on a un retour à la dose d’assurance et de fierté que NeS défend pendant tout le Grünt. Finir son Grünt de cette façon est une douce manière d’amener de la vulnérabilité et de l’émotion. Avec ce texte qui touche et qui lui permet d’honorer Grünt à sa manière alors qu’il rap lui-même « quand j’étais p’tit j’voulais pper-ra un Grünt comme tous les grands, maintenant té-ma j’suis sur l’écran ». Tout en reprenant une instru d’un habitué du format. C’est une belle passation qui se fait quand la génération influencée par les Grünt a ses propres Grünt.
« C'matin j'ai un creux dans l'ventre Quand j'ai appris qu'j'allais pper-ra un Grünt J'ai eu un creux dans l'ventre Quand j'ai su qu'j'étais l'meilleur MC d'mon âge J'ai eu un creux dans l'ventre Puis après c'est allé, c'est passé vite ouais On a tous eu un creux dans l'ventre »


A travers ce texte, je souhaite souligner le pouvoir des mots pour nous faire comprendre et ressentir toute situation des plus simple aux plus complexes. Le pouvoir qu’a un artiste à sublimer la mise en forme d’un vécu pour s’en libérer est la définition que j’accorde au rap cathartique. Un croisement entre l’art et la vie.


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